• Cettina Rizzo

     

    musique/musica 

     

    À travers un vitrail

    À travers un vitrail

     

     

    CETTINA  RIZZO

    université de Catane

    Cettina  Rizzo

    CETTINA RIZZO enseigne la langue et la littérature françaises à l’Université de Catane (Italie). Elle a consacré ses recherches aux approches comparées entre les Arts et la Littérature ai XIXe siècle et à la pratique de la traduction du texte littéraire. Elle coordonne un atelier de traduction et de mise en scène des dramaturgies contemporaines francophones.

     

    Cettina  Rizzo

     Cettina RIZZO insegnato lingua e letteratura francese presso l'Università di Catania (Italia). Ha dedicato la sua ricerca di approcci comparativi tra le arti e la letteratura hanno XIX secolo e pratica della traduzione di testi letterari. Coordina un laboratorio di traduzione e messa in scena di francofoni drammaturgia contemporanea.

     

     

     

    Cettina  Rizzo

    A travers un vitrail :

    Émile Vitta et  Adolphe Willette

     

    A travers un vitrail  est un recueil d’Émile Vitta, poète discret et raffiné, issu d’une importante famille juive d’origine italienne installée à Lyon vers 1846[1], bien  intégrée dans la société du  Second Empire et de la III Républiqueet ayant sombré dans l’oubli après la vague d’antisémitisme.Il en reste peu de traces de  nos jours. Installée dans le Palais Vitta, aujourd’hui l’Hôtel du Gouverneur,  elle a représenté pour la ville une page d’histoire décisive, comme les études du Général Laurent le montrent[2]. La demeure renfermait des collections de peintures extraordinaires, contenant aussi des Rembrandt et des Delacroix[3]. C’est dans  ce contexte artistique qu’Émile grandit, entouré d’objets d’art et de toiles de grands maître. Joseph, son frère,gardait dans sa collection le Sardanapale de Delacroix qu’il cédera ensuite au Louvre.

    Émile Vitta, auteur aussi de Farandole de Pierrots[4], Vers l’étoile[5], La Promenade franciscaine[6], Passage sur Terre[7], Le Rossignol des murailles[8], Le rythme universel [9], L’Archet sans retour[10], a évolué dans un milieu cultivé et ouvert aux arts : il se forme au goût du beau et de la perfection et ses poèmes sont redevables à la peinture et à la gravure. Mais c’est dans l’illustration que les processus alchimiques et de symbiose entre la parole et l’imageatteignent les résultats les plus originaux.Sa conception de la poésie est mystique et visionnaire mais d’un style simple et clair, où règne une atmosphère calme et sereine : les  qualités de force et d’équilibre semblent s’harmoniser parfaitement dans ses vers et s’inscrire aussi dans les techniques d’Adolphe Willette[11] qui a illustré une série de ses poèmes. Nous avons choisi deux exemples du recueil édité en 1892  pour analyser l’importance sémiotique entre les Arts[12] : le premier exemple est l’image du frontispice,  la synthèse du texte, A travers un vitrail, reprise à l’intérieur du volume, avec les vers en bas de page. Nous avons saisi dans cette ‘architecture’ une véritable rencontre des ‘signes’, une volonté de reformulation du binôme parole/image pour une osmose et une synesthésie parfaites.

     Le deuxième exemple est  l’illustration de Willette, L’Art chrétien, dans le même recueil, sur laquelle Vitta intervient parle texte avec un jugement de valeur (que nous reproduisons dans l’article) à contrecourant dela critique officielle et qui ouvre un horizon inattendu sur les qualités et les choix de ce peintre, connu surtout pour ces travaux sur la figure du Pierrot.  Le recueil, dans son intention manifeste et latente,  exploite les démarches inductives et stimule le lecteur à  comprendre  les textes en regardant ‘les vitraux’ ; c’est la tentative de parler  à travers les clairs-obscurs, les dessins, les formes, les sujets, les émotions de la vision d’abord, et de laisser  écouter les sons en même temps, tout en admirant la ‘cathédrale’.  C’est la récupération de la signification profonde de l’art du vitrail dans les églises du Moyen-Âge, pour arriver aux cœurs des fidèles à travers une narration iconographique ; c’est la recherche d’une conception sacrée de la parole.

    ________________________________

    (1)Abbé Adolphe Vachet, Nos Lyonnais d’Hier 1831-1910, Lyon, chez l’auteur, 1910, p.378.
    (2)Albert Laurent, Les Vitta, Lyon, Noirclerc et Fenetrier, 1966.
    (3)Cf. Le catalogue : Joseph Vitta. Passion de collections, Paris, Somogy, Editions d’Art, 2014.
    (4)ÉmileVitta, Farandole de Pierrots, Paris, Vanier, 1890.
    (5)ÉmileVitta, Vers l’étoile, Paris, Vanier, 1892.
    (6)ÉmileVitta, La promenade franciscaine, Paris, Albert Messein, 1926.
    (7)ÉmileVitta, Passage sur Terre, Paris, Albert Messein, 1926.
    (8)ÉmileVitta, Le Rossignol des murailles, Paris, Albert Messein, 1927.
    (9)ÉmileVitta, Le rythme universel, Paris, Albert Messein, 1932.
    (10)ÉmileVitta, L’archet sans retour, Paris, Les amis d’ÉmileVitta, 1935.
    (11)Cf. le catalogue Adolphe Willette, 1857-1926, Paris, Lienart, 2014.
    (12)ÉmileVitta,A travers un vitrail, Paris, Léon Vanier, 1892.

     

    À travers un vitrail

     

     

    La Poésie en chantant                                                   La Poésie en chantant

    S’avance sur le chemin,                                                 Marche dans le crépuscule,

    Dans l’ombre à peine on l’entend,                                 Dans l’ombre à peine on entend

    Elle tient un lis en main.                                               Le pas léger de sa mule.

    Vers quel but ? Vers quel chemin ?                                                               

      Vers quelle aube aux blanches teintes

                                             Va-t-elle un lis à la main ?

                                             Dis-le, clochette qui tintes.

                                         ÉMILE VITTA

     

     

    Dans l’illustration du poème A travers un vitrail   tout est symbole, la configuration de l’image est simple et met en valeur les préoccupations religieuses de Willette, connu en général pour son audace, sa vision malicieuse, son dessin dynamique, son exécution rapide. Le dialogue entre poète et peintre transforme l’espace de création dans une œuvre à double voix.

    Le Silence, la méditation, l’attitude sereine de la jeune fille expriment une profonde et ancienne sagesse.Au premier plan, la femme et l’âne. Tout le paysage est un décor figé, le mouvement est rythmé par la lente marche de la mule et par l’ouverture de la bouche de la jeune fille chantant. Son visage est encadré par une tâche lumineuse,  la lune. La jeune fille est  une personnification de la poésie et la mule représente dans la Bible la monture des chefs pacifiques. Les vers, en bas de l’illustration,expriment la même harmonie de l’ensemble : la reprise, en miroir mais dans une perspective renversée,  d’une construction pyramidale. Le lys est une métaphore, soulignée par la couleur claire qui fait pendant à l’auréole : il évoque la Bible et le peuple d’Israël mais aussi dans son ancienne orthographe, préférée par le poète, « lis », il se rattache à une complexe stratigraphie mythique et héraldique qui  souligne l’essence divine et l’immortalité.  Les différents éléments étymologiques se mélangent dans le poème: les vérités de la Trinité, l’Annonciation à Marie[13], la Virginité de la mère de Dieu, la force et l’immortalité des familles royales défendant la Chrétienté.

    Les seuls points de focalisations sont en effet la tête renfermée dans un cercle ‘lunaire’ et la fleur souple et élégante dans les bras de la jeune, avec tige, bulbe, pistil et feuilles. La lune semble un hommage à la figure de Pierrot ou un rappel plutôt, si on l’associe aussi au chant[14] et si l’on pense à l’importance de ce masque de la Commedia dell’arte dans la vie artistique de Willette. D’ailleurs ce n’est pas le premier cas de superposition du sacré et du profane : les frères Goncourt, dans Manette Salomon, avaient suivi presque le même parcours en faisant peindre à Anatole l’image d’un Pierrot sur celle cachée du Christ[15].

    Dans l’illustration, le crépuscule envahit la scène, l’ensemble invite à la méditation et le texte poétique, après avoir décrit les détails du ‘vitrail’, débouche dans la troisième strophe sur une série de questionnements sur la finalité  de ce parcours et sur la recherche spirituelle :Vitta et Willette  dévoilent une commune vision mystique[16].

    [13] Leonardo da Vinci a réalisé, entre 1472-75, une magnifique Annonciation  où l’Ange tient en sa main un lys avec tige et fleur; le tableau se trouve à Florence, GalleriadegliUffizi.

    [14] Pierrot qui chante à la lune est un motif bien codifié à la fin du siècle, cf. Juan de Palacio, Pierrot fin de siècle, Paris, Séguier, 2003.

    [15] Il effaça et barbouilla toute la toile furieusement, jusqu’à ce qu’il eût fait sortir du corps divin un grand Pierrot, l’échine pliée, l’œil émerillonné. Quelques jours après, dans les caves du bazar Bonne- Nouvelle, le public faisait foule à la porte d’un nouveau spectacle de pantomime devant ce Pierrot signé : A.B.,- et qui avait un Christ comme dessous. (Edmond et Jules de Goncourt, Manette Salomon, (1867), Préface de Miche Crouzet, Paris, Gallimard, 1996, p.181).

    [16] Willette  répondant à une invitation des membres catholiques des Beaux-Arts, en 1914, avait écrit une prière pour le Mercredi des Cendres, dédiée à ceux qui vont mourir. Après son décès, ce texte est connu comme la Messe de Willette.

    Le prélude à l’aube est traduit au niveau iconographique dans les traits sereins et confiants de la jeune fille qui avance lentement et en paix. Le calme et l’équilibre dominent la représentation, de dérivation classique, dans l’organisation des plans. La parole de Vitta se mêleà la vision de Willette pour annoncer au lecteur/spectateur la bonne parole. L’harmonie du soir, la clochette qui tinte, s’ouvrent sur dessynesthésies de dérivation baudelairienne et la scène se charge de symboles : la Poésie, comme une Madone, s’apprête à entrer en Egypte, et tient dans sa main la magnifique fleur de pureté.

    Le sujet sacré est d’ailleurs repris, comme un refrain, dans tout le recueil et dans le poèmeArt Chrétien,Triptyque la construction  devient encore plus articulée et complexe et l’organisation triadique est visible, là où le Triptyque était évoqué dans le poème A travers un vitrail surtout par la disposition du texte poétique :ici, l’image de la Madone est représentée  dans les trois parties et décrite par les vers qui l’associent à  la blancheur du lys : « plus diaphane que la fleur du lys […] ».

    À travers un vitrail

     

     

    Le dessin de Willette et le texte poétique de Vitta présentent un partage de la scène et des strophes en trois séquences, sorte de narration biographique de la vie d’un peintre, très à la mode au XIXe siècle si l’on pense aux romans et nouvelles de Balzac avec le Chef d’Œuvre inconnu, de Gautier avec Onuprhrius, de Champfleury avec Chien-Caillou,de Duranty avec Le peintre Marsabiel, des frères Goncourt avec Manette Salomon, de Zola avec L’Œuvre, pour ne citer que quelques exemples.

    Willette  s’insère donc dans une tradition artistique importante avec les représentations de l’Atelier, dont le modèle est celui de Courbet,  et Vitta suit des structures littéraires, l’ekphrasis en particulier,  très exploitées pendant tout le siècle : le dessin reprend dans le premier volet la biographie même de Giotto, jeune enfant qui s’amusait à jouer avec la peinture, et Willette élabore l’histoire dans l’image du jeune berger qui  reproduit sur le sable l’image de la Vierge nimbée. Un ange l’accompagne dans sa carrière future en lui tenant sa palette, dans le deuxième volet, pour peindre la figure de la Mère et de l’Enfant : le modèle est réel et en même temps symbolique car l’artiste est concentré sur la toile et sur la Madoneen tant qu’image intérieure et le souvenir de Saint Luc l’évangéliste nous revient à l’esprit [17]; le chœur des anges musiciens souligne la dimension mystique de la scène d’Atelier et les références à la peinture sacrée duXIVe siècle. Le troisième volet ouvre à la dimension de la critique d’art : un ange cache l’image sacrée à ceux qui ne sont pas dignes de la contempler, au niveau esthétique et religieux.

    Vitta avait inséré entre l’image et la parole un extrait manuscrit, écrit de sa propre main, pour faire l’éloge du peintre face aux jugements négatifs de la critique : «  Cette composition passe  pour une des meilleures de Willette, surtout le troisième volet du triptyque où un Ange cache des plis de sa robe le tableau aux critiques d’alors (Albert Wolf, Vitu, etc.)  qui ont ignoré le peintre de son vivant et semble leur dire : Ceci n’est pas pour vous ».

    Le titre du poème est Art Chrétien[18] et Vitta utilise les procédés stylistiques déjà mis en relief pour le texte A travers un vitrail, la simplicité et la profondeur du fond avec des suggestions spirituelles et des raffinements esthétiques dans les images évoquées : là c’était un vitrail historié, ici c’est la beauté d’un émail :

    Comme il dessinait sur le sable,

    Une voix indéfinissable

     

    Lui dit : «  Laisse là tes brebis,

    Prends du fromage et du pain bis,

     

    Et pars bravement pour la ville.

    Là, travaille, deviens habile,

     

    Et tu peindras sur fond d’émail

    Entre deux saints sous leur camail

     

    Une Madone plus diaphane

    Que la fleur de lys qui se fane.

     

    Le contexte sacré est évoqué dès le début par l’image du jeune homme, il est le gardien des brebis et il rêve de peindre l’image de la Vierge Marie.

    ____________________

    17]Le modèle du Guercin est très important à ce propos, car on peut admirer une configuration similaire dans l’ange qui entre dans la scène pour soutenir l’artiste et son entreprise divine. Le tableau (1653) se trouve à Kansas City, the Nelson-Atkins Museum of Arts.

    [18] Cf. NellaArambasin, Laconception du sacré dans la critique d’art en Europe entre 1880 et 1914, Genève, Droz, 2006.

    [19]ÉmileVitta avait aussi écrit des poèmes parus dans le recueil de l’abbé Charles Juste, Vers Florence et Fiesole : sur les pas de Saint François d’Assise, E. Pigelet, 1936.

     L’association religieuse est d’ailleurs renforcée dans la deuxième strophe où il est décrit comme  un moine et un artiste, concentré tant sur l’art que sur  la prière :

     Nul n’a jamais su sa patrie

    Le jour, il peint, la nuit, il prie.

     

    Et comme le contexte urbain et culturel  présenté est celui de la ville de Florence[19], le lien avec le couvent de San Marco est immédiat, ainsi que les souvenirs des religieux tels que Beato Angelico et de ses peintures magnifiques et spirituelles représentant la Mère de Dieu.

    La dernière strophe chante les louanges de l’œuvre complétée, de sa force religieuse, d’un projet accompli, réel et en même temps divin :

     

    Œuvre bénie ! Œuvre rêvée !

    O douceur de l’œuvre achevée !

     

    L’œuvre d’art est une copie de l’œuvre religieuse et,par conséquent, elle possède une énergie invisible, à même de  conduire son artiste-pasteur vers la lumière, au-delà des labyrinthes du doute. La création aboutira à sa révélation ; le message est bien loin de celui du Frenhofer balzacien, car l’art fraye un chemin au spirituel.

    L’apport de Willette à l’univers artistique devrait être revu à la lumière de sa collaboration à l’écriture poétique de Vitta, le premier ayant encore beaucoup de facettes à dévoiler, le deuxième gardant un ouvrage  qui attend d’être exploré dans le panorama littéraire moderne.

     

    Cettina Rizzo

     

     

    [19]Émile Vitta avait aussi écrit des poèmes parus dans le recueil de l’abbé Charles Juste, Vers Florence et Fiesole : sur les pas de Saint François d’Assise, E. Pigelet, 1936.

     

     

    À travers un vitrail 

    "Le Lac des Pleurs" 10 vers

    J'ai campé près d'un lac lisse, glauque et profond,
    Tel qu'au séjour des morts en rencontra le Dante.
    Et l'Arabe m'a dit « Ne cherche pas le fond
    Et ne prolonge pas cette halte imprudente
    Car ce lac est depuis Adam alimenté

    Par tous les pleurs qu'a répandus l'Humanité.
    Resselle ton cheval et ramasse les armes.

    Va-t'en. Mais ne crois pas, fils, avoir mesuré
    Les douleurs des humains au gou f fre de ces larmes
    Car les plus malheureux d'entre eux n'ont pas pleuré».

     VITTA Emile est né à Lyon en 1866 † à Paris en 1954

    Poète, Baron

     

    ************************************************************************************ 

     

    Cettina  Rizzo

     À travers un vitrail

    Cettina  Rizzo

    dessin de Adolphe Willette

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Gianfranco StroppiniMarilyne Stroppini »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :