• Écrire la peinture

     

     musique/musica

     

     

    DÓRA SCHNELLER

     

    Écrire la peinture : la doctrine de l’Ut pictura poesis dans la littérature française de la première moitié du XXe siècle


    L’Épître aux Pisons d’Horace, transmis à la postérité sous le titre d’Art poétique contient un vers demeuré très célèbre, une comparaison : Ut pictura
    poesis qui signifie « la poésie est comme la peinture » ou « il en va de la poésie comme de la peinture ». Selon l’auteur latin un poème particulier peut, comme un tableau, nous donner une impression de plaisir grâce à un savoir-faire et un tour de main particulier. Selon Horace la peinture fournissait donc un modèle à partir duquel pouvait être pensé le poème1. La citation a cependant été détournée de son sens dès la Renaissance : les théoriciens classiques ont renversé le schéma comparatif, en faisant au contraire de la littérature le modèle de toute peinture. Comme nous le savons, l’intervention du discours philosophique a été déterminante dans l’élaboration d’une pensée artistique conférant à l’art une fonction signifiante. C’est au XVIIIe siècle que prend naissance l’esthétique qui devient petit à petit un domaine à part entière de la pensée philosophique. Mais l’esthétique est déjà en germe dans les fragments du Traité de la peinture de Léonard de Vinci. À cette époque ce n’est pas encore la philosophie, mais la doctrine de l’Ut pictura poesis qui sert de principal argument à la revendication picturale du « sens ». Cette caution esthétique est précisément alléguée à la Renaissance, alors que se distend le lien très fort que le Moyen Âge avait instauré entre texte et peinture, lien qui, s’articulant à partir de la Bible et de la littérature religieuse, ne nécessitait aucune réflexion conceptuelle particulière. La mode est au paragone, la « comparaison » entre les arts. Léonard de Vinci affirme la supériorité de la peinture sur tous les arts, y compris la poésie, parce qu’elle ne morcelle pas ce qu’elle représente, mais le donne à voir tout ensemble. La position de de Vinci reste cependant paradoxale pour son époque, puisque c’est dans la littérature que la plupart des peintres renaissants vont chercher une légitimité à leur art. En s’assimilant aux poètes, ils tentent d’accéder à la dignité d’un art « libéral », – c’est-à-dire pratiqué par un homme libre dont on attend une vision personnelle et une réflexion – en faisant oublier le caractère de « métier mécanique » dans lequel la peinture était jusque là confinée. À partir de la Renaissance les tableaux à prétexte littéraire se multiplient, bénéficiant notamment, en plus du fond religieux déjà exploité au Moyen Âge, de la découverte de la mythologie antique. La Renaissance marque ainsi le début de la peinture « littéraire ». Commence alors une longue période où la formule sera consacrée de définir la peinture comme une poésie muette, et la poésie comme une peinture parlante. L’idée avait déjà été proposée dans l’Antiquité par Simonide, selon Plutarque, et Léonard de Vinci lui avait donné crédit en affirmant : La peinture est une poésie muette et la poésie une peinture aveugle ; l’une et l’autre permettent d’exposer maintes attitudes morales, comme fit Apelle dans sa Calomnie2. La peinture littéraire engendrée par la théorie de l’Ut pictura poesis s’est prolongée bien après l’époque classique qui débute avec la Renaissance italienne. La caution littéraire a constitué même l’un des fondements de l’académisme pictural qui, en marge des créateurs comme Delacroix, Courbet et les impressionnistes, s’est imposé tout au long du XIXe siècle. (Revue d'études françaises 2002)

     

     

     

    « Videos italiennes célèbres :Franco Cossutta »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :