• Marcella Leopizzi

    Marcella Leopizzi

    Marcella Leopizzi

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    Marcella Leopizzi

     Marcella Leopizzi

     

    VIVRE LA POÉSIE, VIVRE EN POÉSIE

    Syllabes de ‘sagesse’ de Guillevic et de Meschonnic

     

    Si ta vie quotidienne te semble pauvre,

    ne l’accuse pas, accuse-toi plutôt ;

    dis-toi que tu n’es pas assez poète

    pour en convoquer les richesses …

    (Rainer Maria Rilke traduction par Frère Bernard-Joseph Samain)

     La poésie « n’est pas un langage qui dit »1 elle est « un langage qui fait »2. Elle est écriture de création et de suggestion. Elle est profondeur, révélation et mystère.

    Tout poème ‘transforme’ celui qui écrit et celui qui lit, en ce qu’il ‘travaille’ la sphère profonde du « moi ». Il modifie la façon de se rapporter au réel et d’être avec l’‘autre’3. Étymologiquement, d’ailleurs, le mot « poème » renvoie au verbe grec « poiéin / ποιεῖν », qui signifie précisément « faire, inventer, produire ».

    Tout poème ‘transforme’ celui qui écrit et celui qui lit, en ce qu’il ‘travaille’ la sphère profonde du « moi ». Il modifie la façon de se rapporter au réel et d’être avec l’‘autre’3. Étymologiquement, d’ailleurs, le mot « poème » renvoie au verbe grec « poiéin / ποιεῖν », qui signifie précisément « faire, inventer, produire ».

    Il n’aura pas, 

    Mon poème,

    La force des explosifs.

    Il aidera chacun

    À se sentir vivre

    À son niveau de fleur en travail,

    À se voir

    Comme il voit la fleur4

     

     

    La poésie naît du quotidien, vit dans le quotidien et fait du quotidien l’épopée du rée(l5). Elle est une parole fondée sur le langage verbal (écrit et/ou oral) et est souvent accompagnée aussi d’un langage non verbal (musical, iconique …). Elle est l’expression d’un ‘sentir’, lié de façon directe et/ou indirecte à l’univers du je-biographique, auquel le je-lyrique donne voix … Tout en gardant son lien, de manière tantôt plus explicite tantôt plus implicite, avec sa source originelle, cette voix s’éloigne de la sphère intime du « moi » et atteint son autonomie : elle assume un caractère impersonnel et s’ouvre sur des voies infinies en devenant ainsi universelle et atemporelle. Quoiqu’elle naisse d’une contingence précise, autrement dit d’un vécu concernant le je-biographique6, la parole poétique s’abstrait de sa dimension concrète et devient de l’à-vivre :

     

    Quand un poème t’arrive

    Tu ne sais d’où ni pourquoi,

     

    C’est comme si un oiseau

    Venait se poser dans ta main,

     

    Et tu te penches,

    Tu te réchauffes à son corps.

     

    On peut aussi partir

    À la recherche de l’oiseau.7

    La poésie émane d’une dimension si profonde, où vivre-sentir-penser-dire sont un tout-qui-se-tient (d’où une parole qui s’exprime au travers de licences poétiques en se passant des contraintes linguistiques), qu’elle concerne ce qui est le propre de la nature humaine : elle touche à l’intériorité non seulement de cet être-ci mais de tout être humain. La poésie porte sur l’Homme. Elle est créée par l’Homme pour l’Homme. Elle parle Homme et Vie. 

    Ce lien étroit entre la poésie et la vie fait de la vie le film-énergie du poème et, par voie de conséquence, du poème le film-énergie de la vie. D’où la définition guillevicienne de poésie comme « l’équation : vivre = langage »8. Et d’où la définition meschonnicienne de poème comme la « transformation d’une forme de vie en une forme de langage et de langage en une forme de vie »9. 

    La poésie c’est comme les lunettes : elle permet de mieux voir. Par le poème, les yeux des adultes deviennent comme ceux des enfants … capables de voir la beauté … la vraie Beauté : envisageable comme harmonie, simplicité, union … La poésie est recherche. Elle fait réfléchir. Elle cherche la joie et la paix. Elle donne énergie et apaisement. Elle fait vibrer et émouvoir l’âme, le regard, l’oreille …

    La poésie est ce qui permet de tenir. Elle est en moi un courant vital, fondamental, qui agit à la façon d’un sixième sens et me met en communication avec les choses tangibles et non tangibles de ce monde. Quand il [ce courant] ne passe pas, je suis sans énergie, absent de moi-même, quand il circule, la vie me devient présence. Je communique avec le courant du monde extérieur et celui du monde intérieur. Je communique et je communie. Le poème est l’accumulateur qui transmet, révèle ce courant, à la fois pour moi et pour ceux qu’il touchera10.

     

    Pour pénétrer la poésie il faut ‘sentir’ sa force, son énergie : « Le poème est là // Où celui qui s’y love / En arrive presque // À toucher l’espace. »11.

    De même, pour ‘vivre en poésie’ il faut vivre la vie en profondeur, autrement dit « vivre le concret dans sa vraie dimension »12. Afin de saisir la ‘poésie de la vie’, il est indispensable de vivre « l’instant dans l’instant »13, de « retenir l’instant »14, d’« aimer le monde »15, d’« aimer les choses »16, de « cultiver la joie »17, d’éprouver « un certain degré d’exaltation dans la communion avec les choses de tous les jours, le brin de bruyère comme l’océan »18, de faire en sorte « qu’un objet quotidien aussi modeste soit-il, l’herbe, devienne l’équivalent de l’océan ou d’un menhir »19. Il s’agit de découvrir la ‘poésie’ des actions les plus quotidiennes : « préparer son café, seul le matin dans une cuisine, aller au travail, regarder un pigeon qui passe, une pierre qui roule »20Pour vivre en poésie, il faut aimer la vie et la vivre avec passion.

    Après Auschwitz, le onze septembre et les autres nombreuses atrocités de l’Histoire, la poésie est encore possible. À cette époque d’incertitude et de ‘désordre’ général à tous points de vue, elle est plus que jamais nécessaire pour (re)trouver le sens de la vie et pour le ‘parcourir’ avec une joie enfantine. Le poète sait ‘illuminer’ le monde : c’est pourquoi il faut confier à la poésie la tâche de l’‘orientation’. 

     

    La poésie : faire exister ce qui n’existe pas.

    Poussez la porte des mots et vous entendrez sonner

    les cloches du réel, du possible, de l’impossible

    qui n’est pas français comme chacun sait.21

     

    Écrire/lire un poème c’est vivre/sentir la vie22. L’écriture/lecture d’un poème donne naissance à un processus inachevé-inachevable fondé sur le rapport étroit entre vie et poésie, une sorte de cercle vertueux vie-poème-monde, poème-monde-vie, monde-vie-poème, comme le suggèrent ces magnifiques vers de Guillevic :

     Je vous donnerai des poèmes

    Où vous vivrez

    Comme l’olivier

    Vit dans sa terre.

    Vous y gagnerez

    De faire vous aussi

    Vos olives.23

    *

    L’arbre

    S’enracine dans la terre.

    Le poème s’enracine

    Dans ce qu’il devient(24).

    *

    Le poème :

    Un contenant

    Qui trouve sa forme

    Au fur et à mesure

    Qu’il se remplit. (25)

    *

    Et si le poème

    Était une bougie

    Qui se consumerait

    Sans jamais s’épuiser? (26)

     

    La poésie est « Le don total / De soi-même à soi »(27) ; « Le poème / Nous met au monde »(28). Le propre de la poésie – et de la littérature – est de pratiquer une large ouverture et de donner à penser sur la condition humaine. Parcourons le poème, livrons-nous à la ‘poésiethérapie’, laissons-nous pénétrer par la lumière de la poésie … d’ailleurs, on le sait : « Le monde / Est un concours de chant, // Sans jury, / Sans récompense // Que la joie de chanter. »(29 )… « Quand le chant n’est plus là, / L’espace est sans passion. »(30).

     

    (1) Henri ri Meschonnic, La rime et la vie, [1990], Paris, Gallimard Folio-Essais, 2006, p. 177.

    (2)  Ibid.

    (3)  Henri Meschonnic, Politique du rythme. Politique du sujet, Lagrasse, Verdier, 1995, p. 384-385.

    (4)  Guillevic, Art poétique, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, Paris, Gallimard, 2001, p. 175. [Art poétique (1989), Paroi (1970), Le Chant (1990)].

    (5)  Cf. le titre du recueil poétique d’Henri Meschonnic Légendaire chaque jour et le titre de l’ouvrage de Guillevic Vivre en poésie ou l’épopée du réel.

    (6)  Voir les réponses d’Henri Meschonnic à nos questions, posées pendant les cinq entretiens avec lui, sur les contingences biographiques cachées derrière ses poèmes : Marcella Leopizzi, Parler poème. Henri Meschonnic dans sa voix, Fasano-Paris, Schena-Baudry, 2009.

    (7)  Guillevic, Art poétique, op. cit., p. 190.

    (8)  Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, entretien avec Lucie Albertini et Alain Vircondelet, [1980], Paris, Le Temps des Cerises, 2007, p. 199.

    (9 ) Henri Meschonnic, La rime et la vie, op. cit., p. 426.

    (10)  Guillevic, Ce Sauvage – poème, Toulouse, Érès, 2010, quatrième de couverture.

    (11)  Guillevic, Art poétique, op. cit., p. 270.

    (12)  Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, op. cit., p. 10.

    (13)  Ibid., p. 27.

    (14)  Ibid., p. 15.

    (15))  Ibid.

    (16)  Ibid.

    (17)  Ibid.

    (18)  Ibid.

    (19)  Ibid., p. 145.

    (20)  Guillevic, Vivre en poésie ou l’épopée du réel, op. cit., p. 10.

    (21)  Guillevic, Échos, disait-il, Paris, Gallimard, 2013, quatrième de couverture.

    (22)  Henri Meschonnic, Vivre poème, Liancourt, Dumerchez, 2006, p. 12.

    (23)  Guillevic, Art poétique, op. cit., p. 288.

    (24)  Ibid., p. 226.

    (25)  Ibid., p. 263.

    (26)  Ibid., p. 217.

    (27)  Guillevic, «Du Silence», in ID., Possibles futurs, [1986], Paris, Gallimard, 2007, p. 181.

    (28)  Guillevic, Art poétique, op. cit., p. 291. 

    (29)  Guillevic, Le chant, in ID., Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, op. cit., p. 350. 

    (30)  Guillevic, Sphère, in ID., Sphère suivi de Carnac, Paris, Gallimard, 2007, p. 350. [Carnac (1 961), Sphère (1963)].

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