• Mario Selvaggio

     

     

     

     

    Mario Selvaggio

     

    Mario Selvaggio

     

    Mario Selvaggio

     

    MARIO  SELVAGGIO

     Mario Selvaggio

     

    Mario Selvaggio

    Mario Selvaggio et la création intuitiste du traducteur :

    Mario Selvaggio est spécialiste de littérature francophone. Il a notamment traduit en italien pour les éditions Schena Femme sans fin, sous le titre Donna senza fine en 2008 , et dans une édition mixte pour Schena Editore et les éditions Alain Baudry et Cie Deux Sangs, sous le titre Donna senza fine, recueil issu d’une amitié de jeunesse entre Gaston Miron et Olivier Marchand. Il a traduit ensuite d’autres poètes francophones, et notamment des intuitistes, adoptant lui-même une traduction souvent née de l’intuition. L’acte intuitif de traduction n’est pas complètement indépendant de l’acte intuitif de création. Comment ces deux types d’intuitions peuvent-elles collaborer de la manière la plus satisfaisante ? Quand l’intuition est fulgurante, le poème peut être libéré rapidement par les facultés intuitives de la conscience. Mais il existe des intuitions plus lentes, par lesquelles le mot juste est à chercher, à tel ou tel endroit du poème, dans le flou de l’intuition. Cette liberté, si elle laisse apparaître un style bien affirmé, permet parfois de varier à l’envi, suivant les intuitions du moment, les mètres et les rythmes à l’intérieur d’un recueil comme d’un poème. Ne choisissant pas un vers spécifique, le poète peut laisser faire l’intuition : on remarque alors dans certaines unités l’usage de l’alexandrin, dans d’autres celle du vers libre, laissant toute liberté de rythme et de musicalité.

    Quand il traduit un recueil intuitiste, Mario Selvaggio suit avec naturel ce flux naturel de l’intuition créatrice. Le vers intuitiste né du poète n’est pas de même nature que le monologue intérieur d’un personnage de roman. Il ne s’agit pas pour le poète de rapporter le flux de conscience d’un personnage, mais de partir souvent de sonorités, d’un rythme, d’un souffle, d’une image, d’un mot ou d’une phrase qui donnent le la du poème. Il ne saurait donc pas s’agir d’un flux de conscience tel que le conçoit par exemple Dorrit Cohn. Le traducteur doit donc être capable intuitivement de sentir les intuitions momentanées, les sensations, la sensibilité du poète qu’il traduit, dans le sens le plus intuitiste du terme. Cette façon intuitiste d’écrire, Mario Selvaggio l’a parfaitement comprise. Il est vrai que le traducteur doit prendre du temps, lui, pour lire une œuvre poétique, s’en imprégner et la traduire sans la trahir. Un proverbe italien dit “ “traduire, c’est trahir”. Je voudrais montrer ici comment Mario Selvaggio fait mentir cet adage, et poser une autre question : la traduction d’un poème intuitiste doit-elle être elle-même intuitive, et même intuitiste ? Et qu’est-ce que cela peut alors vouloir dire ?

    Si l’adage italien “traduire, c’est trahir” dit vrai, il faudrait trahir le moins possible le texte-source. Cela suppose soit une analyse longue et fouillée du style intuitiste de l’auteur traduit, soit la pratique d’une traduction plus immédiate, comptant d’emblée sur l’intuition de la traduction, sans doute facilitée par l’osmose pouvant exister entre l’univers du créateur et le traducteur. Je remarque que Mario Selvaggio a été sensible à certains traits stylistiques typiquement intuitistes dans certains recueils qu’il a traduits dans la collection des poètes intuitistes. Je ne saurais me pencher ici sur chacun de ces traits particuliers, et me contenterai de certains d’entre eux : la traduction de l’adjectif qualificatif du poème intuitiste (usage fréquent chez eux, et parfois très particulier comme je chercherai à le montrer), et la traduction du rythme et de la musicalité du poème.

    Emploi de l’adjectif qualificatif dans le poème intuitiste et question de sa traduction :

    Si certains poètes de la deuxième moitié du XXe siècle, comme Eugène Guillevic, s’interdisaient le plus possible l’usage de l’adjectif qualificatif dans le poème, considérant que “l’adjectif en poésie, c’est le gras du poulet”, on s’aperçoit au contraire que la plupart des poètes déclarant écrire par intuitions, et plus spécialement les poètes du groupe intuitiste, utilisent fréquemment l’adjectif qualificatif. Sans doute Guillevic considérait-il que la poésie est faite pour suggérer plus que pour dire, et que ce type de mot en dit trop, qu’il décrit, qu’il “caractérise” trop le substantif, pour reprendre à la linguistique et aux grammairiens ce terme. L’idée, ainsi exprimée, a l’air exacte. Mais c’est oublier notamment toute la subjectivité dont est capable l’adjectif qualificatif lui-même, et toute la précision dont le poème peut parfois avoir besoin.
    Comme on s’en rend compte dans certaines chansons qui plaisent à un très large public, un simple adjectif répété peut jouer un rôle de fascination sur l’esprit et sur la mémoire, surtout quand le rythme et la mélodie de la chanson décuple ce pouvoir de fascination, alors que le poème semble fasciner un public plus discret et moins large. L’adjectif chez le poète, et chez le traducteur, naît pourtant d’une sorte de fascination de l’intuition. Pourtant, le traducteur ne saurait toujours se fier à ses intuitions pour traduire, car il lui faut parfois du temps pour réfléchir, trouver, comme le poète, le “mot juste”, ou du moins le moins mauvais, celui qui rendra le mieux selon lui le sens du vers et du poème. L’intuition aussi peut prendre son temps. Paul Valéry évoquant la création du poème parlait de l’attente de l’intuition. Pour lui, c’était cette attente qui était la plus riche. C’est elle qui pouvait donner des vers inouïs. Pas seulement la brusque fulgurance, l’éclair de génie auquel il croyait sans doute moins pour ce qui concerne tout du moins l’écriture du poème. Leçon d’humilité que le travailleur du vers qu’est le poète ne saurait ignorer. La poésie est un art exigeant, qui demande souvent de prendre son temps. Comme le poète, le traducteur peut corriger le vers traduit. Et sa correction d’un mot, de l’ordre des mots dans une phrase, peut s’avérer elle-même intuitive, le fruit d’une attente plus ou moins longue. Tout comme Valéry attendait le moment de l’éclair. Car trouver, c’est toujours un “euréka”. C’est toujours tout d’un coup. “Je ne cherche pas, je trouve”, disait Picasso qui créait au contraire sans cesse, et sans attendre.

    Traduction du rythme et de la musicalité du poème intuitiste :

    La traduction de Mario Selvaggio respecte souvent, peut-être à chaque fois que le traducteur le peut sans altérer le sens du texte-source, les assonances et les allitérations. Lorsque les mots utilisés en italien, souvent via le latin, ressemblent aux mots français, le jeu intuitif paraît presque facile. Pour avoir interrogé le traducteur, il m’indique que ces traductions reprenant des assonances et des allitérations du texte traduit sont souvent le fruit spontané d’intuitions.

    Parfois, au contraire, il faut réfléchir entre deux traductions. Et le traducteur en choisit une, parce que le poète lui-même a choisi un mot et un seul. Si l’intuition du poète lui avait dicté deux mots, et qu’il ait fait figuré ces deux mots – synonymes ou non – l’un à côté de l’autre, se disant que finalement il ne fallait pas choisir absolument entre deux intuitions simultanées, il traduirait les deux. Et cette double traduction pourrait très bien se faire de façon intuitive elle aussi. Comme le spectateur devant une toile intuitiste, qui a l’intuition d’une intuition, pourrait-on dire.

    On me demande souvent quelle différence il y a dans mon esprit entre un artiste intuitif et un artiste intuitiste. La réponse se trouve dans les textes communs que le groupe a signés, ainsi que dans les deux manifestes de l’intuitisme que j’ai publiés, qui développent les idées du groupe. L’artiste intuitiste ne se contente pas de créer en faisant l’effort de se concentrer sur ses intuitions (dans ce cas il ne s’agirait que d’art et de littérature intuitifs), l’intuitisme s’avère également une philosophie qui accorde plus que dans le passé une réelle et profonde importance au dialogue entre les arts au sein de l’œuvre (ce que j’ai nommé “espace pluriartistique”), entre les cultures, entre les objets et les êtres.

    Sans que la critique littéraire ait toujours mis l’accent sur ce phénomène majeur qui se déploie sous nos yeux, une partie importante des poètes d’aujourd’hui invente une poésie qui naît de l’autre, personne autre ou objet autre. Depuis le XVIe siècle, notamment en France, la poésie fut surtout lyrique. Le poète étant principalement tourné vers sa propre personne. Cette identité dominante a conduit me semble-t-il notamment au romantisme. Mais des poètes ont inscrit l’engagement, le bien être des personnes, notamment les plus pauvres, la liberté, désir universel, au cœur du poème. Je pense à Victor Hugo qui, dans La légende des Siècles, consacre notamment un poème aux “Pauvres gens”. Il ne s’agit plus de chanter seulement dans l’épopée des personnes des classes dirigeantes (Ulysse est un roi, dans la chanson de geste, Charlemagne un empereur et les autres héros des chevaliers ...), mais de montrer que la vie des déshérités peut s’avérer aussi héroïque. Beaucoup de poètes qui comptent et qui compteront au XXe comme au XXIe siècle, ont saisi cette métamorphose capitale du champ d’action de la poésie. Pablo Neruda est étonné que des ouvriers écoutent avec attention ses poèmes, l’applaudissent et demandent d’autres lectures à haute voix. Ceux-ci ont compris que cette voix les défend, qu’elle est de leur côté. Parmi tous les combats que les poètes du XXe siècle ont essayé d’engager, il y a aussi le combat pour l’émancipation de la femme. Nous connaissons tous cet adage d’Aragon : “la femme est l’avenir de l’homme”. Pourquoi l’avons-nous tous retenu. Parce que nous avons compris que quand elle agit ainsi, la poésie n’a pas à chercher son public. Il lui est acquis. Dans un monde en attente de solutions, en attente de voix fortes, intelligibles et intelligentes, - pourquoi ne pas utiliser ce mot -, face aux périls et à la morosité ambiante qui nous menacent, le poète propose enfin une sagesse utile, utile dans ce sens qu’elle peut changer la conception parfois dangereuse et faussée que nous avons héritée des générations passées. Au présent, le poète intuitiste propose un autre regard sur le réel. Pour l’avenir, il cherche à faire entendre une autre sagesse.
    Plus difficile est le respect du rythme du poème-source, alors que le rythme et la musicalité du poème, comme ses images, sont ses propres sources. Intuitivement, et la langue l’aide parfois, le traducteur respecte le nombre des syllabes du vers libre. Mais souvent, pour utiliser le meilleur mot dans la traduction, le mot juste pourrait-on dire, le nombre de syllabes du vers libre français ne peut être respecté. Et il ne doit pas l’être à tout prix en effet. Le mot juste est encore souvent dicté par des intuitions au traducteur. Pas toujours. De même que tous les vers d’un poème ne sont pas le fruit d’intuitions fulgurantes, il arrive que le traducteur soit en attente de la traduction. Chez le traducteur intuitif (et même intuitiste), cette attente n’est que rarement longue il me semble. Quand il a plus ou moins consciemment développé ce sixième sens qu’est l’intuition du traducteur, celui-ci va souvent plus vite. Comme Picasso, il ne cherche pas, il trouve. Le traducteur intuitif, c’est donc en quelque sorte le traducteur heureux, le traducteur génial. Pour lui, tout semble facile. Il se peut qu’il traduise mieux le français qu’il ne le parle, parce que ses intuitions peuvent s’avérer plus opérantes à l’écrit qu’à l’oral. Les neuro-sciences prouvent scientifiquement ce dont nous n’avions que l’intuition. Notons au passage que la science, dans ce qu’elle a de plus actuel, distingue bien aussi inspiration et intuition.

    (1)  Schena Editore, Fasano, Italie, 2008.
    (2) Schena Editore- A. Baudry et Cie, 2009

    Giovanni Dotoli

    * Ceci est particulièrement net dans un recueil comme Les Arpents de l’aube de Sylvie Biriouk ou dans mes poèmes épiques (Les Celtes ; Alexandre-le-Grand …)

     

     

     

    « soirée éditions Rome :Assia Djebar »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :